Raphaël Rossi 'Name Dropping'
« Name Dropping », une exposition personnelle de Raphael Rossi à Pauline Perplexe
sur une invitation de Romain Grateau et Fiona Vilmer
Du 13 juin au 04 juillet 2025.
Madame Bovary,
c’est vous.
Dans une précédente exposition de Raphaël Rossi, cette phrase, scindée d’une paire d’yeux braqués sur la porte, accueille le spectateur. Une affiche, sortie le 1er Avril, un ready-made, une Script et une Garamond, blanches, sur fond de papier noir brillant, les traces de plis accrochent la lumière. Le tout punaisé avec soin au centre d’un carton noir format portrait, un genre de 90 par 200, format porte. D’autres monochromes noirs, peints ou cartonnés. Des bandes letterbox* comme des marges dans lesquelles Raphaël Rossi rapporte des images, piquées à la surface, de personnages joués par Julianne Moore, Adam Driver, des film stills de la filmographie de PTA, des petits morceaux de cinéma. Dans ces assemblages, des présences plus ou moins intentionnelles dialoguent. Chaque acteur et actrice appelle tous ses autres rôles. Question de référence. Adèle Exarchopoulos, éclairée par les flammes, échelle 1 ou plus grande encore, couronnée par la Quinzaine, affiche tranchée, dédoublée, deux fois, et collées sur les portes d’un placard. C’est tout.
Pourtant, l’écho d’un grand sérieux à la tâche retient l’attention, le refus d’une plasticité savante, ou saisissable, semble consommé. Les formes sont très ténues, presque punies. La minutie à l’œuvre saisie. Et c’est comme si ça leur échappait (et quoi de plus humiliant?): la dimension affective, à laquelle renvoie forcément, le fait d’extraire, à l’exacto, et de coller, sur carton neutre, des photogrammes montrant Kristen Stewart (qui n’a pas eu d’obsession?)
Reste-t-il quelque chose de ce radeau de sensibilité ou de sentimentalisme dans l’exposition Name Dropping ? Abandonnant le collage pour la peinture, Raphaël Rossi s’éloigne de ces matériaux fétichisés que sont les produits dérivés de l’industrie cinématographique pour deux monstres plus gros encore: la peinture et la littérature. On s’étouffe. Un diptyque noir et blanc, un peu argenté-chromé affiche en vis-à-vis, tracé au pochoir: Michel Houellebecq et Virginie Despentes.
Chez Pauline Perplexe, des aplats Seigneurie, peinture acrylique satin pour l’intérieur. Des bandes, blanches, blanches grisées, vertes (une seule), rouges, s’articulent avec des triangles qui interpénétrent des noms d’auteurices, avec ou sans sérif. Sur d’épais châssis, s’écrit où est écrit, en gros caractères, des patronymes qui semblent feindre d’avoir été piochés au hasard ou par distraction. Ils démarrent ou débordent sur la tranche des toiles, et pèsent de tous leurs poids dans la pièce. La peinture nomme pendant qu’elle efface. Certains noms nous parlent, d’autres non. S’installe un jeu d’inclusion et d’exclusion. Ai-je lu, n’ai-je pas lu. On est dedans, ou on reste à côté. Seule la reconnaissance peut nous ramener à l’intérieur. Si le propre de la référence est qu’elle nous traverse, et elle peut donc aussi glisser, passer au dessus et nous laisser là.
Ici, c’est la littérature postmoderne, qui affleure de manière consciente, celle où l’artifice stylistique tente moins d’imiter le réel que de rechercher sa traduction sensible. Littérature postmoderne, à la surface de toiles peut-être ersatz d’une idée générique d’une histoire de l’art réduite à ses attributs les plus voyants. Affiche, adresse. Politique publique d’accès à la culture. Problème. Pour qui et pourquoi ces noms sont-ils là? Des œuvres entières ramenées à des noms. Raphaël Rossi les a peut-être lus, ou alors il les aime bien, peu importe qu’il y soit affectivement attaché ou non. L’effet compte. Ce qui est pratique avec le name dropping, c’est qu’il permet de se placer dans la pièce. Une manière de parler littérature, art ou cinéma, par revers superficiel. Le name dropping scripte le niveau social de la conversation comme une pratique sociale en soi, un truc à la surface qui fait genre. Littéralement « lâcher des noms », mais pas n’importe lequel, à défaut des autres, d’inconnus restés hors-champs. Et comme dirait Nathalie Quintane « Il y a toujours une solution au problème de la culture ».
Et c’est peut-être parce qu’il y a trop de bavard.es et de bavardage que Raphaël fait ça, ce travail en apnée, où toutes ses peintures, comme de lentes expirations contrôlée, synthétisent tout ce qu’il y a dire, tout ce qui a déjà été dit, redit et mal dit, par la vrai, la fausse citation, le miroir du sens. Finalement il nous tend un crachoir, loin, très loin, d’être aseptisée. Pftiou.
Romain Grateau et Fiona Vilmer
*Bandes noire qui permettent de respecter le format d’affichage d’un film (4/3, 16/9), sans le déformer ou le recadrer. L’inverse du plein écran.
Photographies : Charlie Boisson