Noémie Bablet 'Mourning Class'
Artiste
Noémie Bablet
Commissariat d'exposition
Fiona Vilmer
Lieu
Tonus, Paris
Dates
06-28 septembre 2025
Noémie Bablet
Mourning Class
6-28 septembre 2025
Dans The Melancholia of Class, Cynthia Cruz analyse le spectre de la classe populaire qui la hante, à la manière d’une « contradiction » (1) , d’un double, « désormais caché derrière un palimpseste de tropes inventés par la classe moyenne. » (2) L’assimilation peut être pleine de promesses, mais elle comporte aussi en elle une menace d’annihilation. Une interpolation jusqu’à l’effacement. Ce que Cruz nomme la mélancolie de classe revient au sentiment de ne jamais se sentir tout à fait à sa place, une inadéquation constante où l’injonction à réussir retourne contre soi sa propre impossibilité.
La surface de peintures de Noémie Bablet est impeccable, pourtant, plus nous parlons de classe – de là où nous nous situons – et plus je me demande si elles ne se tiennent pas précisément dans cet ajustement impossible. Dans ses peintures, elle effectue un cadrage sur des formes qui pourraient être qualifiées de « mignonnes », « inoffensives » , « enfantines »: des motifs de fleurs, de bulles, de paravents et de points, qui s’organisent, se répètent d’une surface à l’autre. Mais derrière, une larme insiste (Cosmetic Competence, 2025; Cosmetic Compliance, 2025; Ambiguous Abilities, 2025; Cute but coded, 2025). Ces motifs exercent un attrait sur l’artiste, et traversent sa pratique, rassurants; ils répondent à un programme de forme contenues, dont les relations se modulent, intentionnellement lumineuses, cute; maintenue dans une légèreté stratégique. La sérialité, proche du pop art, se déplace subtilement, ne reposant pas sur l’industrialisation des formes et des couleurs, mais sur une technicité choisie des moyens de production de cette répétition. Les motifs s’apposent les uns aux autres, avec différents degrés de transparence, qui recouvrent, dissimulent, masquent – et font écran. Les épais panneaux de bois qui occupent l’espace, littéralement, accentuent l’écart entre les deux matérialités: la planéité artificielle du dessin accrochant l’œil, et les motifs intrinsèques du bois, sa texture veinée, sensorielle, qui adoucit la frontalité. Les couleurs saturent d’affects les motifs, qui se remplissent et s’incarnent, semblant rougir dans cette souplesse, et dont la palette cosmétique exalte leur coquetterie, jusqu’à les lisser en une image directe.
Ces œuvres demandent un contact, mais leur adresse vacille. L’effet de séduction se fait sans heurt, neutralisant les peintures de leur potentiel disruptif et c’est cela qui devient troublant dans leur présence; plaire et masquer – mettre à distance. Cynthia Cruz décrit la classe sociale comme une sorte de « surplus entre nous » (3) , incluant les facettes « invisibles et cachées du capital. » (4) Une esthétique, en somme, des codes à maîtriser. Il me semble que les peintures de Noémie Bablet scintillent dans cette zone, dans ce « surplus », ouvrant des brèches dans des systèmes d’autorité visuelle, sans pour autant être vindicatives (Devotional maintenance, 2025; Hardorable, 2025). Ce qui parait léger camoufle, ce qui est le plus visible dissimule. Et cela transparaît dans le choix des motifs – leur simplicité, leur cadrage – et leur forme délibérément charmante dont l’élaboration formelle précise, contraste avec la légèreté feinte. Une manière peut-être de camoufler les codes sociaux de l’embarras. Dans la série Les Héritières, 2025, ce sont des anneaux rayés bicolores, remplis au crayon de couleur, qui forment des motifs au raccord, paradoxalement uniques. Il s’agit là davantage d’une relation à sa production, l’inscrivant dans une dimension temporelle où les gestes répétitifs du dessin appartiennent à ce temps irréductible. Là aussi, la surface séduit, l’esthétique choisie, pleinement consciente de son attraction, soulignant la relation émotionnelle entre nous et l’image.
L’amplification étire les motifs vers une image optimiste, malléable; l’efficacité visuelle comme processus. Mais cette apparence joyeuse, s’accompagne d’une autre charge, et ramène inévitablement aux séductions et aux aliénations propres du libéralisme: ce qu’il produit, ce qu’il induit; comme si la peinture, ici, ne cessait de nous renvoyer à la difficulté de se situer, entre adhésion et distance. Adapter la forme attendue, ne pas déranger, se glisser dans une représentation de contrôle et de performance.
Septembre 2025
(1) Cynthia Cruz, The Melancholia of Class: A Manifesto for the Working Class, Repeater Books, 2021. p7
(2) op. cit., p2
(3) op. cit., p32
(4) op. cit., p32