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A Low Hum

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On raconte que sur certaines vitrines on pose de faux reflets, qu’on les maquille pour rehausser l’objet, mieux capter le regard. On dit aussi que parfois les objets brillent parce qu’on les regarde trop, laissant une lueur mentale. C’est peut-être juste de l’effet, la périphérie des choses, ou de la paranoïa ordinaire à basse fréquence, comme un bourdonnement latent. Dans son essai Revenge of the Mouse Diva, Rhonda Lieberman décrit le moment où l’on se retrouve chez soi avec le produit désiré, que l’on achète finalement qu’une partie du scénario, et que ce “fantasme se dégonfle comme un ballon crevé: votre achat devient un souvenir partiel d’une mise en scène qui devient de plus en plus obscure (…)”.

Des surfaces brillent de promesses, et de petites aliénations à emporter. Pourtant une déception encore vague affleure, le capital déforme l’espace et fabrique des affects, oriente les désirs, distribue l’attention. La ville se pose ainsi en miroir d’une néolibéralisation des subjectivités qui prisent dans ce déferlement engendre un sentiment de distance. Une réalisation de soi sans cesse différée où le fantasme prêt-à-porter s’ajuste à notre fatigue. Le malaise se monétise plutôt bien après tout. Et si quelques élans de parano n’étaient pas qu’une angoisse, un moment de trouble, mais simplement une façon d’être là et de flotter, d’occuper des trous, d’échouer, “I was a beautiful little ghost”.

L’inefficacité, l’erreur, la communication empêchée (qui peut encore être une adresse), les œuvres de l’exposition tentent d’ouvrir des failles depuis ces espaces scriptés. A Low Hum est parcourue d’une économie de l’effet spécial, de motifs obsessionnels et de distorsions. Il faudrait se frotter les yeux pour vérifier que c’est réel, encore réel.

A Low Hum spirale. Sentiments de désaffection et ambivalence relèvent des contradictions entre sujet producteur et sujet produit. L’un se rejouant sans cesse dans l’autre. Pas d’échappatoire claire, ni de refus spectaculaire. Juste comme une ligne suivant un mouvement qui se décale. Nous tournons en rond, encore, c’est cette à fréquence là, “life was repetitive, resonated at a low hum”.

Dans les tableaux de Benjamin Magot Fond perdu et Quelques jours plus tard, ni reflet ni double, mais un lent glissement, un décalage quasi-imperceptible. D’une case à l’autre, jour/nuit, rien ne change vraiment, sauf peut-être ce même temps qui passe.

Pour ses collages de Lorenza Longhi réutilise des matériaux susceptibles de ne pas avoir tenu toutes leurs promesses. Elle compose des boîtes de manière artisanale, sortes de packagings industriels aux surfaces fatiguées, dans lesquelles les tendances passées et les relooking constants, rejouent en miniature les cycles de produits et d’informations supposés calibrés pour survivre à la réédition du goût contemporain. Des classiques, qui font encore image, le désir encodé dans la permanence.

Le magasin de pulls à laissé place à celui des costumes dans lesquelles Fabienne Audéoud a “brodé des trous”*. On y retrouve les couleurs intemporelles du pouvoir que l’on porte sur soi, des costumes que l’on enfile avec en creux des rapports de classes. Le rôle commence quand on les endosse. Les habits de My Father’s Suits, Sewn with Holes ont comme été réparés à l’envers, non pas pour être remis en état, mais aérés, incomplets, le pouvoir aussi s’effiloche.

“Une porte de la taille d’un tableaux”*, les peintures de Jordan Derrien fabriquent des seuils où elles nous laissent. Une série de peintures noires mates à la surface sourde où il n’y a rien à voir, ou seulement un espace pictural dans lequel se projeter marqué par un même numéro. Une boucle dans une boucle, dans une boucle. Le traitement domestique apposé à la peinture est occupé par un 8 qui hante un espace verrouillé.

Inès Kivimäki dissémine des apparitions technologiques, dans True Lies, un moniteur circulaire - œil, lentille, trou - projette une perspective zoomée de l’exposition qui se surveille elle-même. Nous sommes en dehors mais à l’intérieur. Il y a ce qui est vu et ce qui a été vu, une attention trouée littéralement. Le dispositifs mentent avec exactitude, comme cette serrure qui tourne en rond (Burr Hole). Enfin, un vieux MacBook (Proofpoint) laissé ouvert indique que quelqu’un a vu quelque chose et que la forme est toujours la même.

Fiona Vilmer

Merci à Jade, Vincent, Fabienne, Jordan, Inès, Lorenza, Benjamin, Corey et Ludovic.

1 Principalement dans le luxe.

2 Rhonda Lieberman, «Revenge of the Mouse Diva» in Pep Talk 7: The Rhonda Lieberman reader, edited by Sarah Lehrer-Graiwer, 2018. “When you buy just one thing from a yummy commodity scenario and you get it home, the fantasy deflates like a dead balloon: your purchase becomes a partial reminder of a mise-en-scène that becomes increasingly obscure, like a bad sketch, forgotten.”

3 Ottessa Moshfegh, My Year of Rest and Relaxation, Penguin Press, New York, 2018.

4 J’emprunte la notion d’espaces scriptés en relation avec les effets spéciaux à Norman Klein dans son livre The Vatican to Vegas, a History of Special Effects, transcript publishing, 2025. » Scripted spaces » désignent les environnement construits qui régissent les mouvements et les émotions, et orientent ainsi la perception par des indices, des illusions et donc des mises en scène.

5 Ottessa Moshfegh, My Year of Rest and Relaxation, Penguin Press, New York, 2018.

* propos de l’artiste.

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Lorenza Longhi, Fabinne Audéoud

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Lorenza Longhi

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Lorenza Longhi, The Rocket, 2022, Papier d’emballage, impression laser sur papier, garnitures, plexiglas, bois, ruban adhésif, colle, 72,5 × 47 × 4 cm

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Lorenza Longhi, Clinking, 2021, C-print sur papier photo dans un cadre trouvé, découpé, collé, 35 × 23,5 × 3 cm

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Lorenza Longhi, Clinking, 2021, C-print sur papier photo dans un cadre trouvé, découpé, collé, 35 × 23,5 × 3 cm

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Lorenza Longhi, Fabienne Audéoud, Inès Kivimäki

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Fabienne Audéoud, My Father’s Suits, Sewn with Holes, 17 vestes et costumes d’hommes retravaillés, 2025, de la série le magasin, un opéraInstallation avec dix-sept costumes et vestes de deuxième main (dont plusieurs du père de l’artiste) et portant de foire. Les pantalons de costumes et les cols à porter séparément ne sont pas dans l’exposition mais pourront être présentés dans une version ultérieure. Les visiteur.euses peuvent les essayer et/ou les porter pendant le vernissage.

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Inès Kivimäki, ProofPoint, 2025, Apple McBook, clé de maison, clé USB, économiseur d’écran, dossier numérique

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Fabienne Audéoud, Inès Kivimäki

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Inès Kivimäki, True Lies, 2024-2025, Écran 12 cm, Raspberry Pi, fichier numérique à 360 degrés, 00:42:05

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Inès Kivimäki, True Lies (détail), 2024-2025, Écran 12 cm, Raspberry Pi, fichier numérique à 360 degrés, 00:42:05

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Inès Kivimäki, Fabienne Audéoud

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Fabienne Audéoud, Benjamin Magot

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Benjamin Magot, Fond perdu et Quelques jours plus tard, 2021, Encre sur coton, 115 × 170 cm

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Benjamin Magot, Fond perdu (détail), 2021, Encre sur coton, 115 × 170 cm

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Benjamin Magot, Lorenza Longhi

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A Low Hum

Fabienne Audéoud, My Father’s Suits, Sewn with Holes (détail), 17 vestes et costumes d’hommes retravaillés, 2025, de la série le magasin, un opéraInstallation avec dix-sept costumes et vestes de deuxième main (dont plusieurs du père de l’artiste) et portant de foire. Les pantalons de costumes et les cols à porter séparément ne sont pas dans l’exposition mais pourront être présentés dans une version ultérieure. Les visiteur.euses peuvent les essayer et/ou les porter pendant le vernissage.

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Inès Kivimäki, Burr hole, 2025, Serrure, clés

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Inès Kivimäki, Burr hole, 2025, Serrure, clés

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Inès Kivimäki, Burr hole, 2025, Serrure, clés

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Jordan Derrien, Untitled (8IDCC), 2023, Peinture à l’huile sur toile, numéro de porte en laiton, 20,5 × 45,5 cm

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Jordan Derrien, Untitled (8IDCC), 2023, Peinture à l’huile sur toile, numéro de porte en laiton, 20,5 × 45,5 cm

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Lorenza Longhi, Jordan Derrien

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Lorenza Longhi, Classis, 2022, Page de magazine, impression laser sur papier, découpe, plexiglas, bois, ruban adhésif, colle, 28,5 × 21 × 2,5 cm

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Lorenza Longhi, Jordan Derrien

A Low Hum

Lorenza Longhi, The Maid, 2022, Papier peint, page de magazine, impression laser sur papier, bordures, plexiglas, bois, ruban adhésif, colle, 67 × 39,5 × 3,5 cm

Photographies : Jade Fourès-Varnier